Pendant des décennies, acheter du vin était presque synonyme d'acheter du Bordeaux. Pour nos parents et grands-parents, le choix était simple : un bon vin, c'était un Bordeaux. Point final. Le prestige des appellations, la noblesse des châteaux, la puissance des cabernets et la rondeur des merlots avaient conquis le monde entier. La Belgique, voisine fidèle et grande amatrice de bons flacons, ne faisait pas exception : Bordeaux régnait en maître absolu dans nos caves et sur nos tables.
Et puis, quelque chose s'est fissuré.
La grande désillusion
On ne va pas se mentir : depuis une quinzaine d'années, Bordeaux a sérieusement perdu de sa superbe auprès des consommateurs. Les chiffres sont éloquents et sans appel. En 18 ans, les vins de Bordeaux ont perdu 45 % de leurs volumes de vente en grande distribution française. La récolte 2024 affichait un volume de 3,3 millions d'hectolitres, le niveau le plus bas depuis 1991. Les tribunaux girondins ont recensé 265 faillites viticoles en 2024 , et plus de 20 000 hectares de vignes ont été arrachés en trois ans. Une véritable hémorragie.
Mais comment en est-on arrivé là ? Plusieurs facteurs se sont conjugués pour créer cette tempête parfaite.
Le conservatisme bordelais, d'abord. Pendant que d'autres régions expérimentaient, innovaient, osaient, Bordeaux restait campé sur ses certitudes séculaires. Le même triptyque merlot-cabernet sauvignon-cabernet franc, les mêmes étiquettes austères, les mêmes vins boisés et tanniques qui demandaient dix ans de patience avant d'être buvables. Le monde du vin bougeait, Bordeaux regardait ailleurs.
L'inflation des prix, ensuite. L'effet spéculatif des grands crus a contaminé l'ensemble de la région. Des vins moyens se vendaient à des prix injustifiés, simplement parce qu'ils portaient le mot "Bordeaux" sur l'étiquette. Le consommateur n'est pas dupe : pourquoi payer 15€ pour un Bordeaux générique sans âme quand on peut avoir un Côtes-du-Rhône gourmand ou un Languedoc plein de caractère pour le même prix ?
L'évolution des goûts, enfin. Les amateurs de vin d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'hier. Ils veulent des vins fruités, accessibles, buvables jeunes. Ils cherchent de l'authenticité, du bio, de l'originalité. Ils veulent être surpris, pas rassurés. Or pendant longtemps, Bordeaux ne proposait qu'une seule partition : puissante, boisée et austère.
Et les Belges dans tout ça ?
Nous, les Belges, avons été parmi les premiers à tourner la page. Et c'est assez logique quand on y pense. Le consommateur belge a toujours eu un palais curieux, un goût pour la diversité et une allergie au snobisme. Quand la Vallée du Rhône nous a tendu ses Châteauneuf-du-Pape généreux et ses Crozes-Hermitage épicés, quand la Loire nous a séduits avec ses Sancerre cristallins et ses Chinon gouleyants, quand le Languedoc nous a bluffés avec ses rapports qualité-prix imbattables, quand la Bourgogne, l'Alsace et même nos propres vins belges ont gagné en qualité et en notoriété... le choix est devenu naturel. Bordeaux n'était plus le passage obligé. C'était devenu une option parmi d'autres. Et souvent, pas la plus excitante.
Le vent tourne
Mais voilà : depuis quelque temps, quelque chose bouge dans le Bordelais. Et chez Benico, on commence à le sentir dans nos dégustations, dans nos salons, dans les bouteilles qui arrivent sur notre comptoir. Bordeaux se réveille. Enfin.
La remise en question est profonde et touche tous les niveaux. Depuis un arrêté ministériel de janvier 2021, six nouveaux cépages « d'adaptation » (dont le Marselan) ont fait leur entrée dans les appellations bordelaises, signe d'une ouverture d'esprit inédite. Les vins blancs secs gagnent du terrain, passant de 8,5 % du vignoble en 2015 à 10,5 % en 2025, et les crémants ont quadruplé leur poids dans la production.
Côté vinification, la tendance est à la sobriété en barrique neuve et à un élevage plus respectueux des caractères originels du fruit, avec des extractions plus douces, moins de bois neuf et des vins qui se boivent avec plaisir dès leur jeunesse. Des domaines osent le pet nat, le vin orange, le sans sulfites, le sans alcool. Des étiquettes audacieuses remplacent les blasons poussiéreux. Des cuvées mono-cépages inattendues côtoient les assemblages classiques.
Bordeaux n'a pas seulement compris qu'il fallait changer. Bordeaux a commencé à changer.
Château de Fontenille : quand un Belge montre l'exemple
Pour incarner cette renaissance bordelaise, je vous citerais en exemple le Château de Fontenille. Avec, à sa tête, un personnage attachant : Stéphane Defraine, un Belge, accompagné de sa fille, Macha.
Ce qui rend Stéphane et Macha Defraine fascinants, c'est précisément ce que Bordeaux avait oublié : l'audace. Lui-même avoue que ne pas avoir d'origine vigneronne lui a donné l'avantage de ne pas subir le poids du passé, d'avoir les coudées franches pour élaborer des vins différents. Aujourd'hui, le Château de Fontenille propose 14 cuvées en trois couleurs, et quelle diversité !
Prenez le Rubis Cub, par exemple. C'est un vin rouge vinifié comme un blanc, une idée née de l'envie de mettre en évidence les arômes fruités de type thiols dans les merlots, récoltés avant la maturité des pépins au « pic du fruit frais », avec une longue macération pelliculaire à froid de trois semaines. Le résultat ? Un vin à la couleur rubis mais aux arômes envoûtants. Comme le dit Stéphane, il faut que le vin nous surprenne et nous fasse vivre de nouvelles expériences.
Et puis il y a le Bordeaux Tendre, un 100% merlot qui porte bien son nom : frais, fruité, croquant, avec une étiquette qui évoque l'univers de René Magritte. Le site Internet du Château de Fontenille est d'ailleurs largement inspiré par la bande dessinée et l'œuvre de Magritte, un clin d'œil assumé aux racines belges du domaine.
Le 100% Malbec issu de greffons argentins est une autre audace remarquable. Le Guide Hachette le décrit comme un « pur malbec au fruit explosif, sur le cassis, la fraise et la framboise, qui se livre avec amabilité », avec de beaux tanins fondus et une trame acidulée.
On trouve aussi le Contre-Pied, un pétillant naturel 100% sauvignon blanc, sans soufre ajouté, un Je suis gris en sauvignon gris (un cépage dont il ne reste qu'une dizaine d'hectares en France !), et même un vin rouge désalcoolisé pour surfer sur les nouvelles tendances de consommation.
Sa fille Macha l'a rejoint sur la propriété, apportant de nouvelles idées comme les vins sans sulfites. La relève est assurée, et elle promet d'être au moins aussi créative que le père.
Et pendant ce temps, les deux cuvées classiques du domaine — le Bordeaux Passion (Rouge) et l'Entre-deux-Mers (Blanc) — continuent de récolter médailles et éloges, prouvant que l'innovation n'exclut pas l'excellence traditionnelle. Le tout à moins de 14€ la bouteille. Le domaine est certifié bio depuis quelques millésimes, parachevant une démarche environnementale engagée depuis des années.
Un renouveau qui nous parle
L'histoire du Château de Fontenille est emblématique de ce qui se passe plus largement à Bordeaux. Un vignoble qui se remet en question, qui ose, qui se diversifie, qui revient à l'essentiel : le plaisir du vin.
Chez Benico, on avait un peu délaissé les Bordeaux ces dernières années, comme beaucoup d'entre vous. Mais force est de constater que les nouveaux vins qui arrivent de la Gironde ont de quoi séduire. Plus fruités, plus accessibles, plus originaux, plus respectueux de l'environnement et à des prix justes. Le Bordeaux de papa, c'est fini. Celui d'aujourd'hui mérite qu'on lui redonne sa chance.
Le conseil Benico : Si vous n'avez pas bu de Bordeaux depuis longtemps, c'est le moment de replonger. Des vins comme ceux de Fontenille prouvent que Bordeaux peut être surprenant, gourmand et accessible. Et si vous ne savez pas par où commencer, vous savez où nous trouver. On a justement quelques bouteilles qui pourraient vous faire changer d'avis. 😉
Voir ici tous les vins de Bordeaux commercialisés par Benico.